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Inconstitutionnalité de l’article 250 (1) du code pénal
Ridwan Ah Seek : «C’était une lutte pour les droits humains»
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Inconstitutionnalité de l’article 250 (1) du code pénal
Ridwan Ah Seek : «C’était une lutte pour les droits humains»
L'attente du jugement a paru longue pour Ridwan
Ridwan Ah Seek, homosexuel de 33 ans, qui a eu le cran de contester, en Cour suprême et à titre personnel, la constitutionnalité de l’article 250 (1) du Code pénal, vieux de plus de deux siècles, a obtenu gain de cause mercredi. S’il est heureux de ce dénouement dans la mesure où ce jugement va dans le sens du respect des droits humains, il ne réalise pas encore pleinement sa portée historique.
Ridwan, aussi connu comme Ryan, nous accueille dans l’appartement qu’il a acheté il y a quatre ans. Au cours de la semaine écoulée, il a fait du télétravail et lorsque nous débarquons chez lui jeudi, il nous accueille avec sa bienveillance coutumière avant de se rassoir devant son ordinateur et remettre ses écouteurs pour répondre aux appels professionnels, de même qu’à ceux des sympathisants à la cause. Il est passé 14 heures et il n’a toujours pas déjeuné. Heureusement que sa mère, dont nous avons sollicité la présence dans le cadre de cet entretien, est venue à la rescousse.
Pamela Ah Seek, née Betsy, s’affaire dans la cuisine attenant le salon. La quinquagénaire fait bouillir des spaghettis qu’elle accommode au rougaille de maquereaux fumant qu’elle vient juste de cuisiner et qui embaume la pièce. Elle était chez son fils mercredi lorsque le texto annonçant que «the jugement is out» est tombé. Au dire de celle-ci, Ridwan a sursauté, s’est levé brusquement et s’est exclamé : «Ah, zizman inn sorti.» À partir de là, il était survolté, faisant les 100 pas dans l’appartement. Il le reconnaît. «Je ne savais que penser. En même temps, je recevais des appels des membres du Collectif Arcen-Ciel (CAEC) dont je suis le président et qui l’avaient appris aussi, de même que les membres du Human Dignity Trust de Grande Bretagne, qui m’a soutenu. Mais personne ne savait encore dans quel sens la balance pencherait. De l’autre côté, j’avais ma mère qui n’arrêtait pas de demander si j’avais gagné ou perdu et je répliquais ‘pankor kone !’. Je n’arrivais plus à fonctionner», confie Ridwan.
Il a été fixé une quinzaine de minutes plus tard lorsqu’il a reçu le message de l’avouée Komadhi Mardemootoo. Et là, la tension est retombée. «En tant que personne, j’étais content car je savais que j’avais accompli quelque chose de grand et en tant qu’humain, je me sentais plus libre mais je dois avouer que je n’ai pas encore pris la pleine mesure de la partie historique du jugement.» Ridwan avoue qu’entre sa comparution en Cour en 2021 (où il a dû raconter des pans de sa vie intime devant les juges David Chan Kan Cheong et Karuna Devi Gunesh-Balaghee et devant une salle comble où se trouvait aussi sa mère) et la journée de mercredi, les jours lui ont paru longs. «Je n’y pensais pas tous les jours mais de temps à autre oui. Je souhaitais gagner mais je ne m’accrochais pas à cet espoir de peur d’être déçu. Je me disais que 20 ans pourraient s’écouler avant que nous n’ayons un jugement. Je ne voulais pas être trop optimiste.» Et pourtant…
Pamela Ah Seek n’a pas le temps de féliciter son fils qui reçoit appel sur appel, notamment de ses collègues de bureau et de son chef direct – Ridwan est Client Service Officer dans une banque internationale. Elle n’oublie pas aussi qu’il porte deux chapeaux, le sien et celui de président du CAEC. «C’est en rentrant à la maison que j’ai réalisé que je n’avais pas félicité Ridwan tant il était sollicité par téléphone.»
Il faut dire qu’elle a toujours été à ses côtés et de son côté. «Quand, adolescent, il m’a avoué qu’il était attiré par les garçons, j’ai été surprise oui mais je ne lui ai rien dit. Je n’ai fait que l’écouter. Mo pa ti pe tro konpran seki li ti le dir me mo pa finn donn mo mot.» Ayant le bon sens des gens simples, Pamela Ah Seek se dit que Ridwan a beau être son fils mais qu’il a une vie qui lui est propre et dans laquelle elle ne doit pas s’immiscer. Cette attitude les rapproche davantage. Et depuis qu’il vit ailleurs, ils se font des appels vidéo quasiment tous les jours et dès qu’elle en a l’occasion, elle lui rend visite. Ils se racontent tout, de leurs petites misères jusqu’à leurs grandes joies et se soutiennent mutuellement.
Ce qui n’est pas le cas du père de Ridwan et c’est le gros chagrin de Pamela Ah Seek. Ridwan explique que ce n’est ni une question de religion ni d’orientation sexuelle qui est en cause. «Mon père est un éternel insatisfait. Quoi que je fasse, rien n’est jamais assez bon pour lui. Il ne m’a jamais soutenu. Lorsque j’habitais encore la maison familiale, on pouvait se retrouver dans la même pièce sans jamais se dire un mot. J’ai quitté la maison familiale pour prendre cet appartement parce que j’en avais marre de l’entendre dire quand je rentrais tard du boulot : ‘P…, sorti depi mo lakaz ale. To travay aster, to kapav rod enn lakaz pou toi.» Et cela, précise Pamela Ah Seek alors que Ridwan contribuait aux dépenses de la maison. Ridwan a fini par en prendre son parti. «Cela ne me fait plus mal. À un certain moment oui, je rêvais d’avoir un papa sur lequel je pouvais compter. Pas une famille parfaite non mais unie. Mais valeur du jour, j’ai appris à me passer de mon père. Quand je parle aux amis, j’ai tellement le nom de ma mère à la bouche qu’ils pensent que mon père est mort.»
Pamela Ah Seek essaie toujours de jouer les intermédiaires et recoller les morceaux entre père et fils. À tel point que cela énerve Ridwan parfois. «Je suis quelqu’un de franc et de direct. L’hypocrisie n’est pas pour moi. J’ai passé une partie de ma vie à essayer d’être le fils qu’il voulait que je sois mais ça n’a pas marché. Cela m’énerve parfois quand maman essaie de nous rapprocher car je sais exactement que c’est peine perdue et qu’il n’aura aucune réaction. Et c’est systématiquement le cas.»
Si Pamela Ah Seek souffre de cette situation, elle ne se brouillera jamais avec son fils à cause de son mari. Ni de personne d’autre d’ailleurs. Personne ne mettra la discorde entre Ridwan et moi, pas même son père. Moi kinn souffer pou met li au monde. Li pa ti demande pou vinn lor later. Mo zenfan pou res mo zenfan. Mo garson pas avant tou ek mem avant li (NdlR : son mari). Si Ridwan apprécie tous les messages de félicitations qu’il reçoit sur Facebook, notamment d’homosexuels qui avouent qu’ils n’auraient pas trouvé le même courage que lui pour saisir la cour, il ne se prend pas pour autant pour une célébrité. «Certaines personnes disent qu’ils sont mes plus grands fans. Je sais que c’est sincère, que cela vient du coeur mais je n’ai pas fait ça pour que l’on parle de moi dans les médias ou pour être populaire. C’était a fight for human rights. J’ai les pieds sur terre et je reste fidèle à la personne que je suis. Il se peut qu’à ma place, une personne autre aurait fait une grosse fête dans un hôtel dès que le jugement serait tombé. Moi pas. Hier soir (NdlR : mercredi soir), je suis resté à la maison. Ce matin, je mange mes pastas aux maquereaux et demain, je prendrai le métro ou l’autobus pour me rendre au travail comme d’habitude. Je ferai certainement une petite fête avec mes proches mais c’est tout.»
Ridwan entouré de sa maman Pamela et de sa nièce Nabeellah.
Ridwan est bientôt rejoint par sa nièce Nabeellah, 18 ans, élève en Form V dans un collège d’Etat, qui déclare qu’elle est fière de son oncle, jugement remporté ou pas et qu’elle le sera toujours. La complicité entre elle, Ridwan et sa grand-mère est palpable.
Ridwan dit espérer que ce jugement fera en sorte «que l’on se dirige vers une île plus inclusive et plus respectueuse et que les Mauriciens de toutes confessions religieuses vivent en paix et ne se cachent plus derrière la religion pour démolir les autres».
Par rapport aux personnes de la communauté LGBTQIA+, jeunes comme vieux, il souhaite que ce jugement «leur donne la force, le courage et l’espoir d’y croire. Pas nécessairement pour faire comme moi mais qu’ils n’aient plus peur de s’accepter, d’assumer leur orientation sexuelle et de s’aimer tels qu’ils sont».
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