Publicité
Affaire Seenauth: Maurice critiqué par le Centre for Law and Democracy
Par
Partager cet article
Affaire Seenauth: Maurice critiqué par le Centre for Law and Democracy
Démocratie en péril, politique dictatoriale, excès de zèle… Les critiques affluent depuis l’arrestation de Rachna Seenauth le 15 avril. Fallait-il en arriver là suivant le post «humoristique» de l’ex-secrétaire d’Ameenah Gurib-Fakim, alors que Maurice fait face à une crise sanitaire ?
Il n’y va pas par quatre chemins. Toby Mendel, le directeur du Centre for Law and Democracy (CLD), a vivement critiqué l’arrestation de Rachna Seenauth survenue hier, jeudi 17 avril. Sans détour, il parle d’arrestation sans aucune légitimité. «Le Centre for Law and Democracy (CLD) est particulièrement préoccupé par l’arrestation de Mme Seenauth, une ex-assistante de l’ancienne Présidente de Maurice. Ni les législations sur la manipulation de l’information, ni la crise du COVID-19 ne devraient être utilisées comme excuse pour cibler des propos critiquant des leaders politiques ou les positions qu’ils adoptent en réponse à la crise» dit Toby Mendel sur le site de cette instance internationale. Dans la foulée, il revient aussi sur le «fait que les avocats de Mme Seenauth aient été condamnés à payer une amende pour violation de couvre-feu alors qu’ils se déplaçaient pour l’assister en détention.»
Quand la police confond humour et «fake news»
Elle aura payé le prix fort pour son humour. Accusée d’avoir diffusé une «fake news», Rachna Seenauth, 33 ans, secrétaire de l’ex-présidente de la République, a dû passer une nuit en cellule policière le 15 avril. Et hier, l’habitante de Quatre-Bornes, qui répond d’une accusation provisoire de «breach of ICTA» sous l’article 46, a été interrogée par les limiers du Central Criminal Investigation Department (CCID). Elle a comparu devant la justice et a retrouvé la liberté conditionnelle contre une caution de Rs 7 000. Elle dit avoir simplement partagé un «post» qu’elle a trouvé humoristique.
Selon Me Rouben Mooroongapillay, un de ses avocats, les autorités reprochent à sa cliente d’avoir diffusé une «fake news» sur sa page Facebook, ce qui porterait préjudice au gouvernement. Lors de son interrogatoire, la jeune femme, également assistée par Me Lovena Sowkhee, a nié avoir publié une fausse nouvelle. Elle a expliqué avoir partagé un post qu’elle a trouvé humoristique. Celui-ci constituait d’une photo faisant état d’une rencontre par visioconférence entre le Premier ministre, Pravind Jugnauth, et d’autres dirigeants étrangers sur la gestion du Covid-19 puisqu’aucun cas positif n’était survenu à Maurice en deux jours.
La charge retenue contre elle intervient après les amendements à l’Information and Communication Technologies Act (ICTA), votés à l’Assemblée nationale le mardi 30 octobre 2018.Faisant partie du Judicial and Legal Provisions Bill, ces provisions prévoient des sanctions si des «posts» causent quelque inconvénient à une tierce personne.
«Est-ce une priorité des policiers d’étouffer la liberté d’expression au lieu de faire la chasse aux maraîchers malhonnêtes qui vendent des produits à des prix exorbitants entre autres urgences sanitaires ?» s’insurge le député mauve Reza Uteem. Ce dernier ne comprend pas comment un simple «post» humoristique a pu conduire l’ex-secrétaire d’Ameenah Gurib-Fakim derrière une cellule policière.
À noter que le Chairman de l’Information Communication Technologies Authority et ex-assesseur de l’Independent Police Complaints Commission, l’avocat Dick Ng Sui Wa, affirme avoir prévenu Rachna Seenauth, en lui disant de faire attention avec ce «post». «Je la connais, c’est mon amie sur Facebook. En voyant cela, je lui ai simplement dit de faire attention. Je ne suis pas derrière l’arrestation de la jeune femme et je n’ai ni porté plainte.»
Excès de zèle
Rajen Narsinghen, Senior Lecturer du département de Law and Management de l’université de Maurice (UoM), est sans équivoque. «La police fait preuve d’un excès de zèle. Selon moi, c’est une caricature ou une satire. Mais certainement pas une fausse nouvelle», soutient-il. Membre de la Law Reform Commission (LRC) en 2018, il affirme que l’État avait alors essayé d’instituer une législation sanctionnant les fausses nouvelles. Or, à l’époque, les législations existantes étaient suffisantes.
«Les membres de la LRC ont refusé et ont été éjectés de l’organisme. La loi a alors été promulguée», déplore Rajen Narsinghen. Ces dispositions n’ont pas été contestées pour atteinte à l’article 12 de la Constitution, qui garantit justement le droit à la liberté d’expression à tout citoyen mauricien.
De son côté, Roukaya Kasenally, Associate Professor en Media and Political Systems à l’UoM et également Democracy Scholar, observe une accélération de la désinformation et de fausses nouvelles depuis la pandémie, proliféré par des plateformes comme WhatsApp, Facebook, etc. Par conséquent, une véritable bataille s’est engagée contre ce phénomène. «Maurice a d’ailleurs amendé l’ICTA en 2018. Et plusieurs pays, dont l’Afrique du Sud, songent à criminaliser les fausses nouvelles. Cependant, ici, analysons l’intention derrière une telle diffusion. Est-ce pour causer du tort, de la panique, un gain financier ? Quand vous liez la liberté d’expression à la propagation de fausses nouvelles, on doit comprendre que liberté rime avec responsabilité», constate-t-elle. Et dans l’affaire Seenauth alors ? «Si c’était du sarcasme ou de l’humour, je suppose que son arrestation est dure et qu’elle aurait dû recevoir un avertissement», déclare Roukaya Kasenally.
Pour sa part, Erickson Mooneapillay, avocat et responsable de l’organisation DISMOI (Maurice), condamne tout excès visant à restreindre la liberté d’expression, surtout si c’est humoristique ou anodin. «Nous faisons malheureusement face à des attaques répétées contre les droits humains à travers le monde. Ce fléau doit nous aider à accepter les critiques et non à développer des instincts dictatoriaux et sombrer dans l’excès», confie-t-il.
D’après le responsable de l’organisation DISMOI, «les politiciens doivent avoir le dos large quand il s’agit des critiques quant à la façon de gouverner un pays». De plus, la police ne peut se substituer à la personne qui se sent affectée par la déclaration sur les réseaux sociaux. Il doit y avoir une plainte en bonne et due forme par cette dernière, déclare-t-il. «Pourquoi cette attitude de la police à vouloir se servir de la charge provisoire à toute épreuve ? Cela peut s’apparenter à un excès de zèle de la part des forces de l’ordre…»
Publicité
Publicité
Les plus récents