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Approvisionnement: pomme de terre, ail et oignon aussi invisibles que le virus
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Approvisionnement: pomme de terre, ail et oignon aussi invisibles que le virus
Notre consommation de pomme de terre, d’oignon et d’ail par semaine se chiffre à plusieurs dizaines, voire centaines de tonnes. Comme la production locale est en baisse, ces denrées sont importées. Bien que l’«Agricultural Marketing Board» (AMB) déclare que son stock est stable, on note un manque de ces produits sur le marché.
«Au niveau local, la production de pomme de terre, d’oignon et d’ail a connu une baisse», déclare Kreepalloo Sunghoon, président de la Small Planters Association (SPA). Les chiffres de Statistics Mauritius soutiennent ses propos. En 2019, la production de pomme de terre était à 14 822 tonnes, sur 714 hectares de terre, celle de l’oignon à 3 219 tonnes dont 1 029 tonnes étaient issues de variétés hybrides, sur 244 hectares, et 48 tonnes d’ail sur 8 hectares de terrain. Ces chiffres sont en baisse constante. Par exemple, en 2014, la production de ces trois denrées, pomme de terre, oignon et ail, était à 19 404 tonnes, sur 821 hectares ; 5 912 tonnes, sur 282 hec- tares, et 163 tonnes, sur 27 hectares respectivement.
<p>Le président de la SPA nous confie que la culture locale de ces végétaux est difficile. «<em>Les planteurs ont des soucis avec la main-d’œuvre, les semences coûtent cher, le mauvais temps affecte la production et il y a aussi des soucis au niveau de la libéralisation des terres pour la culture.</em>» Kreepalloo Sunghoon déplore aussi un manque d’espace pour le stockage. «<em>On peut récolter jusqu’à 15 000 tonnes de pomme de terre en moins de deux mois mais il faut pouvoir les stocker pour ne pas faire de pertes. D’autant plus qu’à l’encan, un demi-kilo de pomme de terre coûte entre Rs 4 à Rs 6 et les planteurs ne font pas vraiment de profit au final.</em>»</p>
<p>Un agriculteur de Pamplemousses nous fait part qu’il ne plante plus d’ail. Pourquoi ? <em>«Nous n’avions pas de bonne qualité de semence. De plus, la culture est saisonnière. Il faut planter en avril et mai mais durant cette période, la coupe de la canne à sucre n’est pas encore effectuée. Car la récolte de l’ail se fait après cinq mois.»</em> Il ajoute que l’ail local est plus petit que celui qu’on importe. Donc, celui-ci est préféré par les Mauriciens de par sa grosseur, sa texture et son meilleur prix.</p>
<p>Quant à Dharmaraj Juggoo, membre d’une société coopérative de Belle-Mare, il soutient que l’an dernier, une dizaine de cultivateurs ont perdu plus de la moitié de leur plantation d’oignon à cause d’une infestation de poux.«<em>Les pesticides pour combattre ces poux ont été bannis et nous n’avons pas d’alternative. De plus, la quantité de semences est limitée»,</em> avance-t-il.</p>
<p>Or, pendant que l’Agricultural Marketing Board (AMB) assure que le stock de ces produits est stable, les Mauriciens peinent à s’approvisionner en ce moment. Certains déplorent le manque de ces produits sur le marché. Perplexes, énervés et impatients, ils ne mâchent pas leurs mots sur les réseaux sociaux. <em>«Ils clament que nous avons des tonnes de pomme de terre en stock, mais on n’arrive jamais à en trouver sur le marché. Ça fait une semaine que j’en cherche pour acheter», fait part un internaute. Certains marchands n’hésitent d’ailleurs pas à poster des photos de leurs produits, autres que ces trois aliments, sur Facebook. </em></p>
<p><em>Dans les commentaires, on retrouve les mêmes questions.«Nous cherchons de l’ail et de l’oignon, vous en avez ?</em>», ou encore, «l<em>e ministre Maneesh Gobin ne voit pas les contraintes auxquelles nous faisons face devant cette pénurie ?»</em> Même les grandes surfaces sont en rupture de stock. Muryoodeen Fauzee, directeur de Dream Price, n’a pas reçu ces produits depuis plus d’une quin- zaine de jours. Il dit avoir des problèmes avec le fournisseur.</p>
<p>Du côté des marchands, on fait ressortir qu’il y a une demande abondante pour ces produits, mais que cependant, ils ont du mal à réalimenter leur stock. L’un d’eux, Kader Ochootoya, a d’ailleurs témoigné en vidéo. Nous pouvons apercevoir des Mauriciens faisant la queue pour acheter des pommes de terre et des oignons. Derrière son véhicule chargé de sacs de pommes de terre et d’oignons, Kader Ochootoya s’adresse au ministre de l’Agro-industrie et au Premier ministre. «<em>Nous recevons seulement la moitié du stock de pommes de terre et d’oignons que nous avions l’habitude de prendre avec l’AMB</em>», laisse-t-il entendre. «<em>Malheureusement, ce n’est pas assez. Puisque la direction de l’AMB affirme qu’il n’y a pas de pénurie, nous faisons la requête au Premier ministre de nous fournir plus de stock.» </em></p>
<h2>Flambée des prix </h2>
<p>De l’autre côté, la réponse du ministre de l’Agroindustrie, Maneesh Gobin, à la télévision mercredi soir, a surpris plus d’un. Il a déclaré que l’AMB continue à livrer la même quantité de pommes de terre, d’oignons et d’ail comme c’était le cas avant le couvre-feu et il s’est demandé comment les consommateurs n’arrivent à s’approvisionner en ces denrées. Pourtant, selon le président de l’Association de la protection de l’environnement et des consommateurs, Suttyadeo Tengur, environ 150 000 consommateurs, sur un total de 300 000, ne voient plus ces tubercules. Et ceux qui ont de la chance devront débourser plus pour les acheter.</p>
<p>Un maraîcher de Flacq, Munesh Lekram, ne passe pas par quatre chemins pour dire qu’il existe un cartel qui opère dans la commercialisation de ces denrées très prisées des Mauriciens. Il nous donne les noms de trois grossistes, dont deux aux Plaines-Wilhems et un dans l’Est du pays. Il dit détenir des preuves qu’à eux seuls, l’AMB leur livre plus de la moitié de leurs produits par semaine. En effet, chaque semaine, l’Office du Marché livre quelque 420 tonnes de pomme de terre, 300 tonnes d’oignons et 42 tonnes d’ail. Plus de la moitié de cette cargaison est livrée à ces commerçants. La pomme de terre et l’oignon sont vendus à Rs 15 le demi-kilo.</p>
<p>Selon lui, ces grossistes qui disposent de chambres froides ont une bonne quantité de stock de ces tubercules. Ils livrent ces produits en petite quantité, pour créer une pénurie artificielle. Du coup, cette situation favorise le marché noir et c’est le prix de ces denrées qui flambe. Au lieu de Rs 20, comme fixé par l’AMB, la pomme de terre et l’oignon se vendent jusqu’à 50 le demi-kilo ces jours-ci. Munesh Lekram va plus loin pour dire que ces grossistes utilisent quelques marchands sans scrupule pour vendre au marché noir. Il soutient qu’il recueille des preuves car il envisage de dénoncer tous ces cas, qu’il qualifie de favoritisme, à la commission anticorruption, une fois le couvre-feu levé.</p>
<p>Suttyadeo Tengur, lui, se dit outré par la déclaration de Maneesh Gobin. «<em>Comment dans un pays où il existe une Field Intelligence Unit de la police, on ne peut retracer comment se fait la vente de la pomme de terre à Maurice ? Il aurait suffi de moins d’un jour pour retrouver les coupables!»</em></p>
<p>L’un des grossistes, Kiran Seeboo, qui opère dans l’Est du pays, attribue cette pénurie du fait que certaines personnes achètent plus que d’habitude et ajoute qu’au niveau de l’AMB, il est difficile pour lui d’obtenir ses quotas habituels. Il soutient qu’il fait de son mieux pour livrer les denrées mais ne peut expliquer les raisons derrière cette pénurie.</p>
<p>Interrogé, le président du conseil d’administration de l’AMB, Vikash Oree, soutient que cela a été toujours le cas de livrer une grande partie du stock à ces trois commerçants. «<em>Cela ne date pas d’hier et on ne peut arrêter cette pratique du jour au lendemain.» </em>Alors que 50 % des consommateurs ne trouvent plus ces denrées depuis plus d’une quinzaine de jours, Vikash Oree soutient, lui, que les Mauriciens peuvent en trouver dans des supermarchés car ces grandes surfaces viennent en prendre possession directement à Moka, où se trouve le siège de l’Office du marché. Mais ils sont nombreux les consommateurs qui ne trouvent plus ces tubercules ni au supermarché ni à la boutique du coin.</p>
<p>Par contre, Vikash Oree annonce que des permis seront livrés à d’autres commerçants pour importer directement de l’étranger. À quoi Munesh Lekram répond que ce sera sans doute ces mêmes grossistes qui obtiendront ces permis, avec quelques autres, pour éviter tout soupçon de favoritisme. </p>
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